La Presse

Savoir-vivre sexuel

By SYLVIE ST-JACQUES

La Presse, August 9, 2004

Depuis quelques temps, les ouvrages sur les bonnes manières sexuelles se multiplient sur les tablettes des librairies. Portrait de ce nouvel “amour courtois,” qui invite l’étiquette à passer au boudoir.

De Bedside Manners de Josey Vogels à Sex and Etiquette for Ladies and Gentlemen de Emma Taylor et Lorelei Sharkley, en passant par The Bride Wore Leather… and He Looked Fabulous, de Drew Campbell et The Ethical Slut, de Dossie Easton et Catherine A. Liszt, le sujet bienséance et a récemment inspiré une nouvelle trempe d’auteurs, autrement connus sous le titre de “sexperts.”

Quelle est la formulation appropriée pour un faire-part conviant vos proches au mariage de votre aînée qui épouse une femme? Comment donner congé à votre conquête d’un soir avec gentillesse (mais sans avoir à lui offrir le petit déjeuner ni votre numéro de téléphone)? Comment une femme transgenre peut obtenir un service courtois lorsqu’elle magasine dans le rayon des hommes? Comment camoufler votre déception si le physique de votre nouvelle flamme ne correspond pas, disons le poliment, à vos idées de grandeur?

Ces questions qui n’ont sûrement jamais effleuré l’esprit d’Emily Post, la grand-mère de l’étiquette, ne pimentent pas moins un certain nombre de conversations. Règle générale, ce n’est qu’en présence de nos amis les plus intimes, après avoir vu le fond de quelques bouteilles, qu’on les soumet à l’opinion publique. Et puisque tous les avis sont dans la nature, on s’en sort avec un bouquet de conseils qui sont au mieux originaux, et au pire, carrément farfelus.

Bref, nous aurions tous besoin, de temps à autres, de nous référer à une autorité «officielle» pour nous guider dans une foule de situations singulières de la vie contemporaine. Parce que nos leçons de bienséance de l’école primaire ne nous ont jamais aiguillés vers le cadeau de convalescence idéal à offrir à ce cousin qui vient de subir un changement de sexe. Et que trop rares sont les livres de bienséance qui abordent la question du protocole dans les soirées d’échangistes.

La vulgarité n’a pas sa place

”L’étiquette est essentielle pour vivre en société. Les gens ont toujours eu besoin de codes,” estime Inge Rollin, de la coopérative Venez tels quels, qui vend des livres et produits voués à la sexualité humaine, en plus de tenir des ateliers sur le même sujet. “La publication de ces guides sur l’étiquette et la sexualité révèle peut-être un aspect de l’éducation sexuelle qui a été oublié. Peut-être parce que les parents laissent à l’école la responsabilité d’inculquer à leurs enfants la politesse de base,” avance Inge Rollin.

”J’écris sur la sexualité depuis plus d’une décennie et pendant cette période, j’ai vu le sexe sortir du placard. Cependant, je suis toujours étonnée par les comportements irrespectueux que démontrent souvent les gens lorsqu’ils se retrouvent nus devant un autre humain,” confie Josey Vogels, dans l’introduction de Bedside Manners, publié en juin 2004.

Jointe au téléphone, à son domicile de Toronto, l’auteure de 39 ans explique que cette parution simultanée de livres sur le sexe et la bienséance révèle un besoin de revenir à la base dans le discours sur la sexualité et les relations humaines. “Nous sommes exposés à une foule d’informations sur le sexe. En revanche, plusieurs personnes ne semblent pas savoir comment se comporter de façon respectueuse à l’égard de leurs partenaires. Nous agissons un peu comme des adolescents qui piquent le Playboy de leur père, en espérant qu’ils ne se feront pas pincer…”

Emma Taylor, mieux connue comme la “Em” du tandem new-yorkais Em and Lo, auteures de Sex and Etiquette for Ladies and Gentlemen, paru au printemps 2004, déplore que la quête du plaisir personnel se fasse souvent au détriment des autres individus impliqués: “Beaucoup de gens sont extrêmement centrés sur leur nombril et ignorent les sentiments des autres. Cette attitude donne lieu à des écarts de conduite inacceptables.”

L’étiquette à toutes les sauces

Josey Vogels, qui depuis 10 ans signe la chronique My Messy Bedroom dans l’hebdo montréalaisHour, ratisse un vaste éventail de situations typiques de l’amour au temps du célibat dans son ouvrageBedside Manners. Sur un ton léger et humoristique, elle indique ainsi comment agir avec compassion à l’égard d’un éjaculateur précoce, aborde la question du “lendemain matin” (est-on tenu d’offrir le petit déjeuner ou de prêter sa brosse à dents?) et propose des listes des “à faire” et “à proscrire.”

Fétichisme, exploration bisexuelle, échangisme, aventures sans lendemain, relations à long terme… Josey Vogels n’a escamoté aucune situation dans son livre truffé d’anecdotes, de statistiques étonnantes et d’extraits de vieux guides de bienséances des années 50. Elle propose même des règles d’éthique pour mener une relation amis-amants dans l’allégresse et des règles de conduite sécuritaire pour les téméraires qui, dans un élan d’étourderie (ou d’ivresse), ambitionneraient de rappeler leur dernier ex pour une nuit de nostalgie…

Selon Josey Vogels, les gens se montreraient plus civils dans leurs relations si, dès leur jeune âge, ils étaient initiés aux règles de respect de l’autre dans la franchise, lorsqu’il est question de sexualité. “À l’école, on parle de sexe aux ados de façon très clinique. Mais alors qu’il est facile de parler de l’aspect technique, c’est surtout l’aspect émotionnel des relations qui leur donne du fil à retordre.”

Dépoussiérer la courtoisie

L’étiquette sexuelle propose donc de revisiter les bases de la courtoisie, à l’ère des aventures d’un soir, des rencontres sur Internet, des soirées fétichistes et des couples “ouverts.” Mais revenir aux sources ne signifie absolument pas être rétrograde, comme le témoignent à l’unanimité les “sexperts.” Inge Rollin explique: “Nos besoins sont maintenant de l’ordre de la libération sexuelle, des pratiques sexuelles alternatives, de l’ouverture aux gais et lesbiennes. Forcément, l’étiquette doit se moderniser.”

Pour Emma Taylor, respecter un certain savoir-vivre n’équivaut pas à se comporter de façon sexiste ou désuète. “Nous ne voulons pas encourager une étiquette vieillotte, basée sur du sexisme ou des stéréotypes anciens. Certaines règles qui concernent les relations hommes-femmes sont clairement dépassées, estime-t-elle. En 2004, on ne doit pas s’attendre à ce que les hommes règlent systématiquement l’addition, lors de repas au resto. Et puis qui oserait leur demander de poser leur manteau au-dessus d’une flaque d’eau, pour s’assurer que les pieds de leur cavalière restent bien au sec?”

Lors d’une entrevue téléphonique avec La Presse, Em et Lo ont dit qu’elles avaient puisé dans leur répertoire de lettres de lecteurs pour documenter leur ouvrage. “C’est ahurissant, le nombre de lettres que nous ont écrites des filles qui se plaignaient du fait que leur partenaire ne pratiquait pas la règle de la réciprocité, en matière de sexe oral,” note Lorelei Sharkley.

Ma préférence à moi

Sasha Van Bon Bon, qui signe une chronique sur la sexualité dans l’hebdomadaire Mirror, se range aussi du côté des défenseurs de l’étiquette réinventée: “Récemment, j’ai assisté à un mariage accompagnée d’un ami transgenre. Après la cérémonie, une femme s’est précipitée vers lui en s’exclamant: Oh mon Dieu! vous avez eu un changement de sexe La façon dont elle s’est comportée était clairement inappropriée. C’est étonnant comment les gens manquent de civisme, lorsqu’ils sont confrontés à des situations qui les mettent mal à l’aise.” En matière d’étiquette, la chroniqueuse souligne l’avant-gardisme des communautés d’échangistes qui ont été obligées d’établir un système de règles que les participants doivent respecter à la lettre. “Après les arrestations qu’ils ont subies, ils ont été obligés de mieux s’organiser.”

Selon Drew Campbell, auteur de The Bride Wore Leather… And He Looked Fabulous, inviter l’étiquette à intégrer les modes de vie alternatifs est une façon de vaincre l’intolérance et les comportements haineux.

”Contrairement à ce que pensent plusieurs, l’étiquette ne nous oblige pas à rester silencieux lorsque des gens passent des commentaires inacceptables. Elle propose des lignes directrices très claires sur la façon de se comporter avec des discours haineux. Elle ne vous indique pas comment penser, mais vous indique où et quand exprimer vos opinions (…). Bref, il y a des situations où il est approprié de faire un scandale. Mais vous devez toujours le faire poliment,” écrit-il.

Dans le cadre de son travail chez Venez Tels Quels, Inge Rollin exerce quotidiennement son sens de l’étiquette. “Je ne peux pas préjuger du genre d’une personne. Quand deux personnes entrent ici, je ne dois pas présumer qu’ils sont un couple, explique-t-elle. Je ne peux pas juger des préférences d’une personne qui s’adonne par exemple au sadomasochisme. À la télé, on voit beaucoup de sexe. Mais quand il est temps d’en parler, les gens sont souvent mal à l’aise. La sexualité est tellement privée et les gens ne se confieront pas facilement, si on ne fait pas preuve de politesse.”

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